"Dernières nouvelles de l'Utopie", Serge Halimi. Extraits. C'est un peu long, (autant lire le texte original) mais j'ai gardé tout ce qui se réferait explicitement à l'autogestion et aux coopératives:

"En août 2005, une soixantaine de personnes – militants politiques, écrivains, journalistes, syndicalistes – reçurent par courrier électronique une invitation quasiment irrésistible. Michael Albert, proche de Noam Chomsky et animateur du réseau Znet (1), proposait aux destinataires de son message, souvent collaborateurs du réseau, de se retrouver chez lui dix mois plus tard, en juin 2006, pendant cinq jours. Objectif ? Discuter des formes que pourrait prendre la société future.

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C’est peu de dire que Michael Albert a une petite idée de la réponse. Il est inscrit dans la tradition libertaire au sens large [...]

Développé il y a une quinzaine d’années avec Robin Hahnel, ce projet d’« économie participative » (participatory economics ou Parecon en anglais, « participalisme » en français) allait servir de fil rouge aux cinq jours du séminaire. Les ouvrages de Michael Albert ont été traduits dans de nombreux pays, mais leur impact demeure trop modeste pour qu’une explication, même succincte, de son programme – de son « utopie » – soit tout à fait superflue.

Bien qu’« égalitaire », « solidaire » et « autogérée », l’économie participative ne réclame pas l’égalité absolue des salaires, moins encore l’idée, jugée irréaliste, du « à chacun selon ses besoins ». Elle a pour critères de rémunération « l’effort et le sacrifice » dans la « production de biens socialement utiles ». Qui travaille plus et plus dur dans des conditions plus difficiles reçoit donc davantage. En revanche, qui, par le seul effet de la chance ou de la naissance, bénéficie de machines et de technologies plus avancées, ou de dons artistiques, physiques ou intellectuels, n’est pas mieux rémunéré que les autres.

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L’économie participative abhorre l’organisation sociale qui assigne les tâches d’exécution, de nettoyage aux uns, et réserve les missions d’encadrement, de création aux autres. Elle combat le modèle industriel né de la spécialisation fordiste. Si, dans les pays capitalistes comme dans les pays « socialistes » (stakhanovisme), ce modèle a favorisé un essor de la productivité, c’est au prix d’une organisation du travail aliénante et « ennuyeuse » (du type de la chaîne de montage automobile). Mais c’est également, selon Albert, en consolidant le pouvoir d’une troisième « classe », les « coordonnateurs », dont le surgissement aurait contredit le schéma marxiste d’une société ayant pour dialectique principale l’opposition entre les détenteurs du capital et ceux qui vendent leur force de travail.

Soucieux d’éviter toute survivance – ou tout retour, une fois l’euphorie révolutionnaire retombée – de ces experts, cadres, technocrates, de leur dédain social et de leur autoritarisme légitimé par leur « compétence », les « participalistes » proposent que, dans chaque métier, l’ensemble des tâches soient redéfinies de façon à mêler missions d’exécution et de conception.

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Au demeurant, une forme de participalisme régit déjà certaines entreprises coopératives. Lesquelles, par leur seule existence, préfigurent l’utopie autogestionnaire en même temps qu’elles l’incarnent dans le présent. Elles « incorporent les graines d’un avenir inconnu dans nos comportements immédiats ».

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Susan George suggéra d’abord cette objection par le biais d’une question « anthropologique » : a-t-il jamais existé dans l’histoire de l’humanité une société sans classes, surtout quand la définition des classes, au-delà de la propriété des moyens de production, incorpore aussi le savoir des « coordonnateurs » ? Peu convaincue par la réponse (peu convaincante), elle trancha : « Dès lors que vous êtes hautement qualifié dans ce que vous faites, vous devez pouvoir vous y consacrer à fond. » Un verdict tout à fait contraire à l’utopie défendue par Michael Albert et partagée par la plupart de ceux qu’il avait réunis.

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Alors cap sur l’Amérique du Sud. Et pour commencer sur l’Argentine où, il y a quelques années, ponctué par l’exclamation « ¡ Que se vayan todos ! » (« Qu’ils s’en aillent tous ! »), naquit un mouvement de récupération des cent quatre-vingts usines abandonnées par leurs propriétaires, mais aussi de coopératives, de troc, de systèmes d’échanges locaux (SEL), d’autogestion, d’assemblées de quartier. Méfiance envers toutes les institutions (dont, il est vrai, la faillite en Argentine avait été spectaculaire, syndicats compris), refus de la délégation et de la récupération : la mise en cause de la propriété privée des moyens de production qui était intervenue là-bas ne pouvait qu’enchanter des anarchistes.

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ces structures autogérées ont d’ores et déjà constitué « un réseau international de solidarité réunissant les trois cents entreprises récupérées d’Argentine, du Venezuela, du Brésil et d’Uruguay ». En novembre 2005, une conférence s’est même tenue à Caracas entre ces unités de production et d’autres en Europe (au total, deux cent trente-cinq entreprises furent représentées). Exemple d’entraide entre elles : un quotidien autogéré argentin publie gratuitement les annonces d’agences de voyage vénézuéliennes ; en échange, les ouvriers de ce quotidien viennent passer leurs vacances au bord de la mer des Caraïbes. Un tel type de troc est d’autant plus vital que, faute d’infrastructures et de technologies adaptées, la plupart des coopératives ouvrières, de taille modeste (la plus importante, en Argentine, est une usine de céramiques de quatre cent soixante-dix salariés), ne supporteraient pas le choc du marché capitaliste.

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les salariés des entreprises récupérées ne s’employaient pas (...) à propager leur conquête à d’autres usines ou ateliers. Bien qu’ils se montrent fiers de leur nouvelle organisation du travail, ils « ne voyaient pas que ce qu’ils faisaient était beaucoup plus important... que ce qu’ils faisaient ».

Absence de conscience révolutionnaire, de vision prospective ? Susan George avança une autre interprétation. Peut-être un peu lasse des batailles d’appareil qui déchiraient son association Attac, elle rappela l’objection qu’Oscar Wilde (1854-1900) avait opposée au socialisme de son époque : « Ça impose trop de réunions. » Or, ajouta-t-elle dans un murmure approbateur, « les gens sont vite fatigués, ils n’ont pas envie de consacrer tout leur temps libre à des assemblées interminables et à un travail d’évangélisation ».

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Dès lors qu’on dénombre davantage de coopératives aux Etats-Unis qu’en Argentine, les participants au séminaire étaient instruits de l’impact réduit que cette structure peut exercer sur le mode de production dominant. Lequel sait parfaitement s’en arranger, comme d’ailleurs il s’accommode des médias alternatifs, des transgressions culturelles, d’une femme dirigeant le département d’Etat, de présentateurs noirs à la télévision. « C’est intéressant mais complètement anecdotique », souffla une voix dans la salle au cours d’un nouvel exposé qui détaillait une autre expérience antiautoritaire.

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Un intervenant argentin, Ezequiel Adamovsky, avait pris part au soulèvement populaire de Buenos Aires en décembre 2001. Il en avait tiré la leçon que « les mouvements qui rejettent tout contact avec la politique nationale sont incapables d’établir des liens avec la majorité de la société. Car ce que nous proposons alors n’est pas perçu comme préférable, réalisable. Les règles et les institutions qui organisent l’oppression sont aussi celles qui organisent la vie sociale ».

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la rhétorique des solutions partielles, des communautés en réseau, du « changer le monde sans prendre le pouvoir », commence à lasser. Trop de palabres, de « narcissisme antiautoritaire » (formule d’un intervenant anarchiste), de médiatisation sans fin ; trop peu d’effets sur un capitalisme toujours talentueux dans l’art de récupérer ce qui ne le menace pas de front.

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Justement, expliqua l’écrivain québécois Normand Baillargeon, « l’anarchie, c’est la possibilité d’organiser une société très complexe avec un minimum d’autorité ». Son camarade serbe Andrej Grubacic en était donc certain : « L’ère des révolutions n’est pas révolue. Et le mouvement révolutionnaire du XXIe siècle ne sera pas socialiste mais anarchiste. » "



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